Ordre au marché : fonctionnement, risques et bonnes pratiques pour les investisseurs particuliers

0
3
Ordre au marché : fonctionnement, risques et bonnes pratiques pour les investisseurs particuliers
Ordre au marché : fonctionnement, risques et bonnes pratiques pour les investisseurs particuliers

Ordre au marché : un outil simple… mais pas toujours innocent

Sur la plupart des applis de trading, l’« ordre au marché » est l’option par défaut. Un clic, et vos actions sont achetées ou vendues « instantanément ». Pratique, rapide, rassurant… en apparence.

Dans les faits, un ordre au marché mal utilisé peut vous coûter plusieurs pourcents de performance en quelques secondes. Pour un investisseur responsable qui cherche à optimiser chaque euro (et pas seulement à « jouer en bourse »), comprendre cet outil est indispensable.

Dans cet article, on va décortiquer :

  • le fonctionnement réel d’un ordre au marché,
  • les principaux risques (dont certains très contre-intuitifs),
  • les bonnes pratiques pour les investisseurs particuliers,
  • comment concilier simplicité d’exécution et discipline d’investissement.

L’objectif : que vous sachiez quand un ordre au marché est pertinent… et quand il devient une très mauvaise idée.

Qu’est-ce qu’un ordre au marché, concrètement ?

Un ordre au marché, c’est une instruction donnée à votre courtier d’acheter ou de vendre un titre « immédiatement », au meilleur prix disponible à l’instant T. Contrairement à un ordre à cours limité, vous ne fixez pas de prix maximum (à l’achat) ou minimum (à la vente).

En pratique, cela signifie :

  • Priorité donnée à la rapidité d’exécution : l’ordre est exécuté entièrement, et tout de suite, tant qu’il existe de la liquidité en face.
  • Absence de contrôle sur le prix final : vous acceptez implicitement le prix auquel le marché est prêt à vous servir, même si celui-ci s’écarte fortement du dernier cours affiché.

Si vous envoyez un ordre au marché d’achat sur l’action X :

  • votre ordre va « taper » les meilleures offres de vente (ask) disponibles dans le carnet d’ordres,
  • s’il n’y a pas assez de vendeurs au premier prix, l’ordre continue à monter dans le carnet, achetant à des prix de plus en plus élevés jusqu’à exécuter la quantité demandée.

C’est là que réside le principal piège : ce n’est pas parce que vous voyez un cours à 20 € sur votre écran que toute votre position sera exécutée à 20 €.

Carnet d’ordres : la pièce manquante que votre appli ne montre pas toujours

Pour comprendre les risques d’un ordre au marché, il faut visualiser le carnet d’ordres. C’est simplement la liste de :

  • tous les ordres d’achat en attente (avec leur prix et leur quantité),
  • tous les ordres de vente en attente,
  • classés par prix, des plus agressifs aux moins agressifs.

Exemple simplifié sur une action :

  • Achat (bid) : 100 actions à 19,98 € ; 200 actions à 19,95 € ; 500 actions à 19,90 €
  • Vente (ask) : 50 actions à 20,02 € ; 100 actions à 20,05 € ; 300 actions à 20,10 €

Le dernier cours affiché peut être 20,00 €. Mais si vous envoyez un ordre au marché pour acheter 400 actions :

  • 50 seront exécutées à 20,02 €
  • 100 à 20,05 €
  • 250 à 20,10 €

Votre prix moyen d’achat sera supérieur à 20,06 €, bien au-dessus du cours que vous aviez en tête. Sur un petit montant, ce n’est pas dramatique. Sur des montants plus élevés ou des titres peu liquides, l’écart peut devenir très significatif.

Les principaux risques d’un ordre au marché

L’ordre au marché n’est pas « dangereux » en soi. Le problème vient de son utilisation sans conscience des risques sous-jacents. Passons-les en revue.

Le dérapage de prix (« slippage »)

Le slippage, c’est l’écart entre :

  • le prix que vous pensez payer (le dernier cours vu ou le meilleur prix affiché),
  • et le prix réellement payé lors de l’exécution.

Sur les marchés liquides, avec des volumes importants et un spread faible, le slippage sur un petit ordre peut être quasi nul. Sur d’autres configurations, il explose :

  • Actions peu liquides (small caps, entreprises à impact de petite taille, certains ETF thématiques) : carnets d’ordres creux, grosses « marches » entre deux prix.
  • Heures de faible activité (ouverture, clôture, après annonces majeures) : spreads plus larges, volatilité accrue.
  • Ordres de taille importante par rapport aux volumes quotidiens du titre.

Un slippage de 1 à 2 % sur un ordre peut sembler marginal. Répétez l’opération à chaque mouvement de portefeuille, et c’est plusieurs dizaines de points de base de performance qui s’évaporent chaque année — autant d’argent qui n’ira pas financer vos projets, ni les entreprises à impact que vous souhaitez soutenir.

Les mouvements brusques en période de volatilité

Autre risque moins intuitif : en période de panique ou d’euphorie, un simple ordre au marché peut être exécuté très loin des niveaux « rationnels ».

Imaginez :

  • Une action durable que vous suivez depuis longtemps, cotée généralement autour de 30 €,
  • Une mauvaise nouvelle (un profit warning, un scandale ESG, une rumeur de régulation),
  • Le titre ouvre en forte baisse, avec peu d’acheteurs en face.

Si vous envoyez un ordre au marché pour vendre « pour limiter la casse », vous risquez d’être exécuté sur un creux de marché provoqué par la panique, parfois 10–15 % en dessous des niveaux qui se rétabliront quelques heures plus tard.

À l’inverse, sur une hype (par exemple autour d’une valeur « verte » très médiatisée), un ordre au marché d’achat peut vous faire entrer au plus haut d’une mèche de volatilité, alors que le titre corrigera rapidement ensuite.

Les risques spécifiques sur certains produits (ETF, obligations, produits à effet de levier)

Tous les produits ne réagissent pas de la même façon aux ordres au marché.

  • ETF peu liquides : le spread entre bid et ask peut être significatif, surtout en dehors des heures d’ouverture des marchés des actifs sous-jacents. Un ordre au marché peut vous faire payer bien plus cher que la valeur liquidative estimée.
  • Obligations ou obligations vertes cotées : les carnets sont souvent très maigres. Sur certains titres, un ordre au marché, même petit, peut générer une exécution totalement déconnectée du « vrai » prix de marché.
  • Produits à effet de levier : le slippage amplifie la perte potentielle. Sur ces produits, ordre au marché + volatilité = cocktail explosif.

Pour un investisseur particulier orienté long terme et finance durable, ce n’est généralement pas sur ces produits qu’il est pertinent de « jouer » avec des ordres au marché.

Les fausses bonnes raisons d’utiliser systématiquement les ordres au marché

Pourquoi tant d’investisseurs particuliers cliquent-ils sur « marché » sans réfléchir ? Plusieurs biais psychologiques sont à l’œuvre.

  • La paresse cognitive : « Je n’ai pas envie de réfléchir au bon prix, je veux que ce soit simple. » Problème : quelques secondes de réflexion économisent parfois des centaines d’euros.
  • La peur de rater le train (FOMO) : « Si je ne rentre pas tout de suite, le cours va partir sans moi. » En réalité, sur un horizon de 5–10 ans, le fait d’acheter à 20,20 € plutôt qu’à 20,00 € n’est pas déterminant… mais acheter à 20,20 € alors qu’un ordre limite bien placé aurait pu vous servir à 19,80 €, si.
  • L’illusion de la liquidité permanente : les applis donnent l’impression que « tout se traite instantanément ». C’est vrai pour un ETF large S&P 500 à 15h30. Beaucoup moins pour une small cap verte à 9h02.

Quelques minutes d’analyse (liquidité, carnet d’ordres, spread, horaires) permettent de choisir l’outil adapté, plutôt que de cliquer par défaut.

Quand un ordre au marché peut être pertinent

Tout n’est pas noir. Il existe des cas où l’ordre au marché est parfaitement défendable, voire optimal.

  • Sur des titres très liquides : grandes capitalisations, ETF larges, avec des volumes quotidiens élevés et des spreads de quelques centimes.
  • Pour des montants modestes : un ordre de 500 € sur un ETF monde à forte liquidité ne va pas faire bouger le prix.
  • En période de marché calme : en évitant l’ouverture, la clôture et les annonces majeures (résultats, décisions de banques centrales, publications climatiques importantes pour les valeurs ESG, etc.).
  • Pour des ajustements tactiques mineurs : réinvestissement de dividendes, petits rééquilibrages qui ne changent pas significativement votre exposition.

Dans ces configurations, le risque de slippage est limité, et le gain de simplicité peut justifier l’usage de l’ordre au marché.

Les bonnes pratiques pour limiter les risques

Passons à la partie opérationnelle : comment utiliser (ou éviter) les ordres au marché de manière intelligente ?

Privilégier l’ordre à cours limité dans la plupart des cas

Pour un investisseur particulier discipliné, surtout orienté long terme, l’ordre à cours limité devrait être l’outil standard :

  • À l’achat : vous fixez un prix maximum que vous acceptez de payer (ex. : « acheter 100 actions à 20 € limite »). Vous ne serez pas exécuté au-delà.
  • À la vente : vous fixez un prix minimum auquel vous acceptez de céder.

Certes, vous prenez le risque de ne pas être exécuté si le marché ne revient pas sur votre prix. Mais si votre horizon est de plusieurs années, la priorité n’est pas d’être « dans la position » à la minute près, c’est d’entrer à un prix raisonnable et contrôlé.

Pour rester pragmatique :

  • placez vos limites autour du dernier cours, en tenant compte du spread et du carnet,
  • acceptez que tous vos ordres ne soient pas exécutés immédiatement,
  • réévaluez votre limite à froid plutôt que de céder à la frustration et de basculer en « marché » au plus mauvais moment.

Éviter les ordres au marché sur les titres peu liquides

Sur les valeurs moins liquides (small caps, obligations vertes, ETF de niche, titres cotés sur des marchés secondaires), la règle simple est :

  • Pas d’ordre au marché tant que vous n’avez pas regardé :
    • les volumes quotidiens,
    • l’épaisseur du carnet d’ordres,
    • la largeur du spread.

Si le spread est de 3 % ou plus, ou que le carnet présente des « trous » (absence d’ordres pendant plusieurs crans de prix), l’ordre au marché devient une roulette russe. Un ordre à cours limité, quitte à être patient, est nettement préférable.

Faire attention aux horaires et aux événements

Trois moments où un ordre au marché est particulièrement risqué :

  • À l’ouverture : les ordres accumulés pendant la nuit se croisent, la liquidité réelle n’est pas encore visible, les spreads sont souvent plus larges.
  • À la clôture : tensions sur la liquidité, arbitrages de dernière minute, mouvements brusques.
  • Autour des annonces importantes : résultats, changements réglementaires, annonces climatiques, publication de rapports ESG, etc.

Autant que possible, privilégiez les passages d’ordres :

  • en milieu de séance,
  • hors période de forte nervosité,
  • après avoir pris le temps de lire (au moins sommairement) les nouvelles qui impactent le titre.

Surveiller le prix moyen exécuté, pas seulement le cours affiché

Sur vos relevés d’ordres, regardez systématiquement :

  • le détail des exécutions (plusieurs tranches de prix ?),
  • le prix moyen pondéré payé ou reçu,
  • l’écart avec le cours affiché au moment du passage d’ordre.

Si vous constatez régulièrement des écarts de plus de 0,5–1 % entre ce que vous attendiez et ce que vous obtenez, c’est un signal fort : votre utilisation des ordres au marché vous coûte cher. C’est le moment de revoir votre méthode.

Articuler simplicité d’exécution et stratégie d’investissement responsable

Pourquoi ce sujet, qui semble très « technique », est-il important pour un investisseur orienté finance durable ? Pour deux raisons.

1. Chaque point de performance compte pour l’impact

Optimiser le passage d’ordres, ce n’est pas du fétichisme de trader. C’est un moyen de :

  • réduire les coûts implicites,
  • augmenter la performance nette à long terme,
  • donc accroître votre capacité à financer des projets à impact, à renforcer vos allocations vers des fonds responsables, à déployer davantage de capital patient.

Un portage de 20 ans sur des stratégies ESG bien sélectionnées peut faire une énorme différence, et cette différence se joue aussi dans ces « détails » que sont les quelques dixièmes de pourcent perdus à chaque transaction.

2. La discipline technique renforce la discipline émotionnelle

Accepter de ne pas tout faire « au marché » oblige à :

  • définir en amont ses niveaux de prix raisonnables,
  • renoncer à l’illusion de contrôle total sur le timing,
  • se focaliser sur la thèse d’investissement (qualité ESG, modèle économique, gouvernance) plutôt que sur le ticks-by-ticks.

Cette discipline est un excellent antidote aux biais comportementaux (panique, FOMO, suractivité de portefeuille) qui nuisent à la fois à la performance et à la cohérence de votre démarche d’investissement responsable.

En résumé : un outil à manier avec conscience, pas par défaut

L’ordre au marché est un outil utile, parfois le plus adapté, mais certainement pas neutre :

  • Il privilégie la rapidité au détriment du contrôle du prix.
  • Il fonctionne correctement sur les marchés très liquides et calmes, pour des montants modestes.
  • Il devient risqué sur les titres peu liquides, en période de volatilité, ou pour des ordres de taille significative.

Pour un investisseur particulier qui construit patiemment un portefeuille aligné avec ses valeurs :

  • faites de l’ordre à cours limité votre standard,
  • réservez l’ordre au marché aux cas réellement justifiés (forte liquidité, petit montant, marché calme),
  • surveillez régulièrement l’impact de vos choix d’ordres sur votre prix moyen d’exécution.

Ce n’est pas la partie la plus glamour de l’investissement responsable, mais c’est l’une des plus rentables à long terme : moins de frottements, plus de capital au service de vos convictions.