Montant de l’épargne des français : analyse des chiffres, des écarts générationnels et des tendances durables

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Montant de l'épargne des français : analyse des chiffres, des écarts générationnels et des tendances durables
Montant de l'épargne des français : analyse des chiffres, des écarts générationnels et des tendances durables

Combien épargnent réellement les Français ? Qui met de côté, combien, sur quels supports… et avec quelle utilité pour la transition écologique ? Derrière les gros chiffres rassurants, les écarts sont considérables, notamment entre générations. Et ces écarts façonnent directement la finance durable de demain.

Où en est l’épargne des Français en 2024 ? Les grands ordres de grandeur

Premier point clé : l’épargne des ménages français est massive à l’échelle du pays.

Selon la Banque de France et l’Insee :

  • Le patrimoine financier des ménages (livrets, assurances vie, actions, épargne retraite, etc.) dépasse les 6 000 milliards d’euros.
  • Le taux d’épargne des ménages oscille autour de 17–18 % du revenu disponible (après un pic au-dessus de 20 % pendant le Covid).
  • Environ 60 % de ce patrimoine financier est placé sur des produits très liquides ou peu risqués (dépôts à vue, livrets, fonds euros, etc.).

Dit autrement, la France n’a pas un problème de manque d’épargne globale. Elle a plutôt :

  • un problème de répartition de cette épargne (gros écarts entre ménages),
  • un problème d’orientation (beaucoup de cash et de produits peu productifs pour l’économie réelle),
  • et un défi : transformer cette masse d’épargne en levier de transition écologique et sociale.

À l’échelle macro, les chiffres sont donc “confortables”. Mais, comme souvent en finance, la moyenne est trompeuse.

Ce que cachent les moyennes : écarts générationnels et sociaux

Quand on zoome, on découvre une France coupée en plusieurs “économies parallèles” : celle des jeunes actifs, celle des classes moyennes patrimoniales, et celle des retraités installés.

Les études de l’Insee sur le patrimoine montrent grosso modo :

  • Les 10 % des ménages les plus aisés détiennent près de la moitié du patrimoine total.
  • À l’inverse, 50 % des ménages les moins dotés détiennent moins de 10 % du patrimoine.
  • L’âge est un facteur structurant : le patrimoine moyen d’un ménage de 60–69 ans est sans commune mesure avec celui d’un ménage de moins de 30 ans.

Si on regarde par générations :

Moins de 30 ans

  • Patrimoine financier médian faible : beaucoup de comptes courants peu garnis et de petits livrets.
  • Forte instabilité de revenus (CDD, freelancing, périodes sans emploi) → capacité d’épargne très variable.
  • Difficulté d’accès à la propriété, ce qui limite l’accumulation de patrimoine global.

30–45 ans

  • Période de “tension maximale” : achat de résidence principale, enfants, charges en hausse.
  • L’épargne existe, mais souvent absorbée par les projets de vie (immobilier, éducation, épargne de précaution).
  • Montée en puissance progressive des placements long terme (assurance vie, PEA, épargne salariale) chez les cadres et professions intermédiaires.

45–60 ans

  • Phase d’accumulation patrimoniale la plus forte : revenus généralement plus élevés, certains crédits déjà remboursés.
  • C’est là que se concentrent une grande partie des encours d’assurance vie et des investissements boursiers.
  • Capacité d’orienter une partie de l’épargne vers des dispositifs à impact si l’information et les outils sont disponibles.

60 ans et plus

  • Patrimoine en moyenne plus élevé, surtout immobilier + assurance vie.
  • Moindre appétence au risque (biais très marqués pour les fonds euros, livrets et solutions garanties).
  • Potentiel de réallocation partielle vers des solutions d’investissement à impact, mais souvent freiné par la peur de “perdre ce qu’on a mis toute une vie à constituer”.

À ces écarts générationnels s’ajoutent les écarts de revenus et de niveau d’études. Les études AMF montrent par exemple que la détention d’actions ou de fonds est beaucoup plus fréquente chez les ménages :

  • à hauts revenus,
  • diplômés du supérieur,
  • ayant déjà un premier patrimoine immobilier.

Ce n’est pas anodin pour la finance durable : ceux qui ont le plus de “pouvoir d’orientation” de l’épargne ne sont pas ceux qui subissent le plus fortement les impacts du changement climatique ou des inégalités sociales.

Comment les Français épargnent-ils ? Produits, montants, comportements

Regardons maintenant où va réellement l’argent.

Les grands “réservoirs” d’épargne des Français sont :

  • Les livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP, etc.)
  • L’assurance vie (en euros et en unités de compte)
  • L’épargne retraite (PER individuel et collectif)
  • L’épargne salariale (PEE, PERCO, fonds d’entreprise)
  • Les comptes-titres et PEA

Quelques ordres de grandeur récents (approximatifs, Banque de France / France Assureurs) :

  • Encours du Livret A + LDDS : autour de 550 milliards d’euros.
  • Assurance vie : plus de 1 900 milliards d’euros d’encours.
  • Épargne salariale et retraite d’entreprise : de l’ordre de 170–200 milliards d’euros.
  • Épargne retraite individuelle (PER et anciens contrats) : plus de 300 milliards d’euros, en progression rapide.

Mais la question clé n’est pas seulement “où est l’argent ?”, c’est : “que finance-t-il réellement ?”.

Sur ce point, quelques constats ressortent :

  • Une part importante des fonds euros en assurance vie et des livrets finance indirectement les dettes publiques ou des obligations d’entreprises, via les portefeuilles des banques et assureurs, sans grande transparence pour l’épargnant.
  • La part des unités de compte (UC) “vertes” ou ISR dans l’assurance vie progresse, mais reste encore minoritaire dans les encours totaux.
  • L’usage massif de produits très sécurisés illustre une aversion au risque, souvent renforcée par un manque de culture financière.

En parallèle, on observe un comportement typique :

  • Une forte épargne de précaution : beaucoup de ménages gardent plusieurs mois de revenus sur des livrets faiblement rémunérés, “au cas où”.
  • Une difficulté à passer à l’investissement long terme : crainte de la volatilité, souvenirs des crises (2008, Covid, etc.).
  • Un intérêt croissant pour l’investissement responsable, mais un fossé entre l’intention déclarée et les actes concrets (faible passage à l’achat de produits étiquetés durables).

En clair : la capacité d’épargne existe, mais la transformation de cette épargne en capital patient, orienté vers la transition, est encore loin du compte.

Tendances durables : verdissement de l’épargne ou simple vernis ?

Depuis quelques années, l’AMF, la Banque de France et de multiples études montrent une tendance nette : l’épargnant français se dit de plus en plus sensible aux enjeux ESG (environnement, social, gouvernance).

Quelques signaux positifs :

  • Les encours des fonds labellisés ISR, Greenfin ou Finansol ont fortement augmenté ces dernières années.
  • Les assureurs et banques multiplient les gammes “responsables”, en unités de compte, PER, PEA, etc.
  • La loi PACTE et les évolutions réglementaires ont poussé à intégrer des supports responsables dans les produits grand public (assurance vie, PER, épargne salariale).

Mais il faut rester lucide sur plusieurs points :

  • La part réellement durable reste minoritaire à l’échelle des 6 000 milliards d’euros de patrimoine financier : on parle de quelques centaines de milliards d’euros “labellisés”, dont une fraction seulement a un impact réel mesurable.
  • Le risque de greenwashing est élevé : tous les fonds “verts” ne se valent pas. Certains se contentent d’exclure quelques secteurs très carbonés sans changer fondamentalement la logique d’investissement.
  • L’impact n’est pas toujours additionnel : acheter une action “verte” sur le marché secondaire ne crée pas mécaniquement un impact environnemental ; il faut regarder le rôle de l’investisseur (engagement actionnarial, financement primaire, etc.).

Pour évaluer si le verdissement de l’épargne française est solide ou cosmétique, trois questions simples à se poser :

  • Les produits “verts” financent-ils réellement des projets additionnels (renouvelables, rénovation, inclusion…) ou se contentent-ils de reclasser des actifs déjà existants ?
  • L’investisseur (fonds, assureur) dispose-t-il de leviers d’engagement (vote, dialogue) pour transformer les entreprises financées ?
  • Y a-t-il une transparence claire sur les impacts (CO₂ évité, emplois créés, indicateurs sociaux) au-delà des seuls indicateurs financiers ?

C’est précisément là que l’épargne des Français peut devenir un véritable “outil de politique climatique” – ou rester un simple habillage marketing.

Comment situer sa propre épargne (et la rendre plus utile)

Face à ces chiffres macro, la question devient personnelle : où vous situez-vous, vous, dans ce paysage de l’épargne française ? Et surtout : que pouvez-vous faire, à votre échelle, pour orienter davantage votre argent vers des projets utiles ?

Une façon concrète de procéder est de faire un petit “diagnostic à 360°” de votre épargne :

Étape 1 : Cartographier

  • Listez tous vos comptes et contrats : comptes courants, livrets (A, LDDS, LEP…), assurance vie, PEA, PER, épargne salariale, etc.
  • Notez pour chacun :
    • le montant,
    • l’horizon (court, moyen, long terme),
    • la nature (garanti / non garanti),
    • la part éventuellement investie dans des fonds “responsables”.

Étape 2 : Ventiler par objectifs

  • Épargne de précaution (3 à 6 mois de dépenses courantes sur livret ou équivalent).
  • Projets de vie à moyen terme (achat immobilier, reconversion, études des enfants…).
  • Préparation de la retraite et patrimoine long terme.

L’idée est simple : tout ce qui dépasse votre besoin de trésorerie de court terme peut, en théorie, être investi plus long terme… et donc plus utilement.

Étape 3 : Identifier les leviers “durables” disponibles

  • Dans votre assurance vie : vérifier la présence d’unités de compte ISR, Greenfin ou à impact, et la possibilité de réorienter une partie de votre fonds euros.
  • Dans votre PEA / compte-titres : regarder les ETF ou fonds actions labellisés, ou des stratégies thématiques (énergies renouvelables, eau, économie circulaire, santé, inclusion).
  • Dans votre PER : analyser les profils d’investissement “responsables” parfois proposés par défaut, et vérifier les supports sous-jacents.
  • Dans votre épargne salariale : explorer les fonds solidaires (10 % minimum investis dans des entreprises solidaires agréées) et les fonds ISR.

Un point clé : il n’est pas nécessaire de tout bouleverser du jour au lendemain. Même un simple arbitrage de 10–20 % de vos encours vers des supports plus responsables peut déjà représenter, à l’échelle nationale, des dizaines de milliards d’euros réorientés.

Étape 4 : Garder la tête froide sur les risques

  • L’investissement responsable n’est pas un “superpouvoir” qui supprimerait le risque de marché : les fonds verts sont soumis à la volatilité comme les autres.
  • L’alignement entre vos valeurs et les pratiques du fonds n’est jamais parfait : il faut accepter une part de compromis, tout en restant exigeant sur la transparence.
  • La diversification reste votre meilleure alliée : ne pas tout concentrer sur une seule thématique (par exemple, uniquement les énergies renouvelables).

La bonne nouvelle : de plus en plus de solutions existent pour concilier rendement potentiel, gestion du risque et impact. La moins bonne : il faut accepter de consacrer un peu de temps à comprendre ce que l’on achète réellement.

Ce qu’un investisseur responsable doit surveiller dans les prochaines années

L’épargne des Français ne va pas rester figée. Plusieurs tendances lourdes vont la transformer, avec des implications fortes pour la finance durable.

Vieillissement démographique et transmission

  • Les générations du baby-boom détiennent une part très importante du patrimoine.
  • Les transmissions (dons, successions) dans les 10–20 prochaines années vont redistribuer des centaines de milliards d’euros vers les générations plus jeunes.
  • Ces jeunes générations étant en moyenne plus sensibles aux enjeux climatiques, il existe une opportunité majeure pour rediriger ce patrimoine vers des produits à impact… à condition d’accompagner cette transition (conseil, éducation financière, offre adaptée).

Pression réglementaire sur la finance durable

  • Les réglementations européennes (SFDR, taxonomie verte, CSRD…) vont progressivement forcer les acteurs financiers à être plus transparents sur les impacts de leurs produits.
  • Les labels vont être durcis, certains fonds “pseudo-verts” devront se repositionner.
  • Les épargnants auront plus d’informations, mais aussi plus de complexité à gérer : savoir lire une documentation extra-financière deviendra un véritable atout.

Montée en puissance des produits “à impact”

  • Au-delà de l’ISR “généraliste”, on voit se développer des fonds à impact : obligations vertes, fonds thématiques alignés sur les ODD, fonds solidaires, infrastructures durables, etc.
  • Ces produits cherchent non seulement à “mieux sélectionner” les entreprises, mais aussi à financer directement des projets ayant un impact mesurable (par exemple, des parcs solaires, des logements sociaux, des entreprises sociales).
  • L’enjeu, pour l’épargnant, sera de distinguer :
    • les stratégies purement marketing,
    • des approches avec une réelle gouvernance de l’impact (objectifs, indicateurs, reporting).

Digitalisation et nouveaux intermédiaires

  • Les néobanques, fintech d’investissement et plateformes d’impact investing se multiplient.
  • Elles peuvent faciliter l’accès à des produits responsables (parcours simplifiés, ticket d’entrée plus faible, reporting visuel).
  • Mais elles introduisent aussi de nouveaux risques : manque de recul sur les modèles économiques, mode “coup de cœur” plus que stratégie patrimoniale, greenwashing numérique bien ficelé.

Surveiller ces tendances, c’est se donner la possibilité d’être non pas un simple “épargnant spectateur”, mais un acteur qui arbitre, questionne et oriente.

En résumé, le montant global de l’épargne des Français est élevé, mais son pouvoir de transformation dépendra de trois choses : la façon dont elle se transmettra entre générations, les règles du jeu imposées au secteur financier, et la capacité de chacun à reprendre la main sur ses choix d’investissement.

La question n’est plus seulement : “Combien j’épargne chaque mois ?”, mais aussi : “Que permet de faire chaque euro que je mets de côté, ici ou là, pour la société dans laquelle je vivrai demain ?”.