Si vous lisez ce blog, vous avez probablement déjà ouvert un compte-titres, un PEA ou réfléchi à investir dans une PME à impact. Mais avez-vous déjà regardé un compte de résultat… sans vraiment comprendre ce que vous aviez sous les yeux ?
Bienvenue dans le monde des SIG, les soldes intermédiaires de gestion. Derrière ce nom barbare se cache un outil extrêmement précieux pour analyser la performance d’une entreprise – bien plus fin que le simple « résultat net ».
Que vous soyez investisseur particulier, entrepreneur social ou analyste en devenir, maîtriser les SIG vous permet de :
Et, dans une logique de finance à impact, les SIG sont également un excellent complément aux indicateurs ESG : ils montrent si le « projet à impact » tient debout économiquement.
Qu’est-ce que les SIG (soldes intermédiaires de gestion) ?
Les SIG sont une reconstruction du compte de résultat en une série de « paliers » successifs. Chaque palier mesure une dimension précise de la performance :
Autrement dit, les SIG répondent à des questions très concrètes :
Techniquement, les SIG sont facultatifs mais largement utilisés en analyse financière, en banque, en capital-investissement… et devraient l’être beaucoup plus par les investisseurs particuliers.
Les principaux soldes intermédiaires de gestion (et ce qu’ils racontent vraiment)
Il existe plusieurs présentations possibles, mais les principaux SIG à connaître sont les suivants. L’idée n’est pas de réciter la liste par cœur, mais de comprendre la logique économique.
La marge commerciale : le nerf de la guerre pour les activités de négoce
La marge commerciale concerne surtout les entreprises de commerce (achat-revente de marchandises sans transformation significative : distribution, grossistes, e-commerce de produits finis, etc.).
Formule simplifiée :
Marge commerciale = Ventes de marchandises – Coût d’achat des marchandises vendues
Elle mesure la valeur créée par l’activité de négoce avant de payer les frais de personnel, de marketing, de location de locaux…
Exemple concret : une boutique responsable
Imaginons une boutique engagée qui vend des vêtements écoconçus :
Sa marge commerciale est de 200 000 €, soit un taux de marge de 40 %. C’est cette marge qui va devoir financer :
Point de vigilance : une entreprise à impact peut avoir tendance à « surpayer » ses fournisseurs responsables. Intention louable… mais si la marge commerciale s’érode trop, la viabilité du modèle est menacée. Un projet à impact non viable économiquement n’aura pas d’impact durable.
La production de l’exercice et la valeur ajoutée : où se crée vraiment la richesse ?
Pour les entreprises qui produisent (industrie, artisanat, services, construction…), on va regarder :
Formule simplifiée de la valeur ajoutée :
Valeur ajoutée = Marge commerciale + Production de l’exercice – Consommations externes
Les « consommations externes » regroupent notamment :
La valeur ajoutée représente ce qui reste pour rémunérer :
Pourquoi c’est clé pour l’investisseur ?
Dans une logique d’investissement responsable, la valeur ajoutée permet de savoir si :
Un projet qui affiche un beau discours RSE mais dont 80 % de la « richesse » part en achats externes à l’autre bout du monde mérite qu’on s’y attarde.
L’excédent brut d’exploitation (EBE) : le pouls économique de l’entreprise
L’excédent brut d’exploitation (EBE), ou EBITDA en anglo-saxon, est sans doute le SIG le plus utilisé par les investisseurs professionnels.
Formule simplifiée :
EBE = Valeur ajoutée – Charges de personnel – Impôts et taxes (hors impôt sur les bénéfices) + Subventions d’exploitation
En clair, l’EBE mesure la performance opérationnelle pure de l’entreprise :
C’est la capacité de l’entreprise à générer un surplus de richesse grâce à son activité, indépendamment de sa politique d’investissement et de financement.
Exemple : une PME d’énergie renouvelable
Supposons une PME qui développe des centrales solaires :
EBE = 1 000 000 – 500 000 – 50 000 + 30 000 = 480 000 €
Avec un EBE de 480 000 €, l’entreprise dispose d’un « matelas » pour :
Point clé : un EBE structurellement positif et croissant est bien plus rassurant qu’un résultat net ponctuellement positif grâce à une plus-value exceptionnelle ou à un crédit d’impôt.
Résultat d’exploitation : la rentabilité de long terme
Le résultat d’exploitation va plus loin que l’EBE en intégrant :
Formule simplifiée :
Résultat d’exploitation = EBE – Dotations aux amortissements et provisions + Reprises ± Autres produits/charges d’exploitation
C’est le niveau de résultat généré par l’activité courante, après prise en compte de l’usure du capital productif (machines, bâtiments, logiciels…).
Pourquoi c’est important ? Parce que beaucoup de modèles à impact sont capitalistiques (énergies renouvelables, immobilier durable, industrie circulaire…) et nécessitent des investissements lourds. Si l’on ne regarde que l’EBE, on peut avoir une fausse impression de confort.
Cas typique : une entreprise de recyclage
Une société de recyclage peut afficher un bel EBE, mais :
le résultat d’exploitation risque d’être dégradé dès que la réalité rattrapera la comptabilité (pannes, renouvellement anticipé du matériel, nouvelles normes).
Résultat courant avant impôt : l’effet de la dette et de la trésorerie
Le résultat courant avant impôt (RCAI) intègre la dimension financière :
Formule simplifiée :
RCAI = Résultat d’exploitation + Résultat financier
C’est ici qu’on mesure l’effet de la structure de financement sur la performance :
Pour un investisseur responsable, ce niveau est crucial :
Résultat net et capacité d’autofinancement : ce qui reste vraiment pour l’avenir
Le résultat net intègre ensuite :
C’est le fameux chiffre qui sera repris partout… mais qui raconte, seul, une histoire très incomplète.
Pour analyser la capacité d’une entreprise à se développer sans diluer ses actionnaires ou sans s’endetter à l’excès, on va surtout regarder la capacité d’autofinancement (CAF).
Formule simplifiée (approche par le résultat) :
CAF = Résultat net + Dotations aux amortissements et provisions – Reprises sur amortissements et provisions
La CAF mesure ce que l’activité génère réellement en cash potentiellement disponible pour :
Pour un investisseur à long terme, et particulièrement dans les secteurs à impact capitalistiques, la CAF est un indicateur clé de la pérennité du modèle.
Comment utiliser les SIG pour analyser une entreprise (ou un projet à impact) ?
Passons à l’opérationnel. Face à un compte de résultat, comment exploiter les SIG sans être expert-comptable ? Voici une démarche simple, en 4 réflexes.
1. Regarder où se crée la valeur
Commencez par examiner :
Questions à se poser :
2. Tester la solidité du cœur économique (EBE et résultat d’exploitation)
Ensuite, focalisez-vous sur :
Une grosse différence persistante peut signaler :
3. Évaluer la vulnérabilité financière (RCAI)
Comparez ensuite :
Si le résultat financier est durablement très négatif par rapport à l’EBE, attention :
4. Mesurer la capacité à se financer elle-même (CAF)
Enfin, regardez la CAF par rapport :
Dans une logique d’investissement durable, l’idéal est une entreprise qui :
Les erreurs fréquentes (et comment les éviter)
Analyser les SIG, ce n’est pas dérouler des formules dans un tableur. Quelques biais classiques sont à éviter.
Confondre chiffre d’affaires et performance
Une croissance du chiffre d’affaires combinée à :
n’est pas une bonne nouvelle. Cela peut signifier :
Se focaliser sur le résultat net isolé
Un résultat net ponctuellement positif peut masquer :
Si l’EBE ou le résultat d’exploitation sont en berne, le « coup d’éclat » du résultat net ne doit pas tromper.
Oublier la cohérence avec le récit d’impact
Dans la finance à impact, le storytelling est souvent séduisant. Mais les SIG doivent valider la cohérence économique du récit :
Comment accéder aux SIG en pratique ?
Vous n’êtes pas obligé de recalculer à la main tous les SIG à partir d’un bilan brut.
Quelques pistes :
Et si vous êtes investisseur particulier, l’objectif n’est pas d’atteindre le niveau de détail d’un analyste sell-side, mais d’avoir suffisamment de recul pour :
Les SIG, maillon manquant entre performance financière et impact
Dans un monde où les indicateurs ESG se multiplient, les SIG offrent un repère précieux : ils montrent comment la valeur est produite, partagée et préservée dans le temps.
Utilisés intelligemment, ils permettent de :
En résumé : si vous voulez investir mieux, durablement, et avec lucidité, commencez par intégrer un réflexe simple dans votre analyse :
Ne vous arrêtez jamais au résultat net. Suivez le fil des SIG, du chiffre d’affaires jusqu’à la CAF.
C’est là que se joue, très concrètement, la différence entre une belle histoire… et une entreprise qui a les moyens financiers de son impact.
