On entend souvent que les Français sont « champions du monde de l’épargne ». Derrière la formule, il y a des chiffres très concrets… et un enjeu colossal : que fait-on de ces milliers de milliards d’euros quand on parle de climat, de justice sociale et de transition énergétique ?
Dans cet article, on va regarder deux choses :
- où en est réellement l’épargne des Français (montants, supports, tendances) ;
- comment ces masses d’argent peuvent – ou non – devenir un levier pour la finance durable.
Objectif : vous donner une vision claire, chiffrée, et des pistes d’action concrètes pour aligner votre épargne avec vos convictions, sans sacrifier la sécurité ni le rendement.
Combien les Français épargnent-ils vraiment ?
Commençons par les ordres de grandeur. Les chiffres varient selon les sources et les périmètres, mais les tendances sont claires.
Selon la Banque de France et l’INSEE, le patrimoine financier brut des ménages français (dépôts, livrets, assurance vie, actions, OPCVM, etc.) dépasse les 6 000 milliards d’euros. Oui, 6 000 milliards : six mille fois un milliard. Une partie est de l’épargne de précaution, une autre de l’épargne longue pour la retraite, et une autre encore de l’investissement plus « dynamique ».
Quelques repères utiles :
- Taux d’épargne des ménages : autour de 17–18 % du revenu disponible en moyenne, avec des pics au-dessus de 20 % pendant la crise Covid (INSEE).
- Encours de l’assurance vie : environ 1 900 à 2 000 milliards d’euros, ce qui en fait le placement préféré des Français.
- Encours sur les livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP, etc.) : plus de 600 milliards d’euros, dont plus de 400 milliards sur le seul Livret A.
- Dépôts à vue (comptes courants) : plusieurs centaines de milliards d’euros dorment sur des comptes non rémunérés ou très faiblement rémunérés.
Autre point clé : cette épargne est très concentrée. La Banque de France estime qu’une minorité de ménages détient la grande majorité du patrimoine financier. En clair, les décisions d’allocation de quelques millions de foyers pèsent énormément sur la direction de la finance… durable ou non.
Comment l’épargne des Français a évolué ces dernières années ?
Regardons rapidement la dynamique sur les 15–20 dernières années, car elle explique beaucoup de choses sur les comportements actuels.
1. Depuis 2008 : l’ère de l’inquiétude et de la prudence
Crise financière, crise des dettes souveraines, chômage, puis crise Covid et inflation : la succession de chocs a renforcé un réflexe déjà très français : la prudence. Résultat :
- l’épargne de précaution a augmenté ;
- les livrets réglementés et les dépôts à vue ont fortement gonflé ;
- la part investie en actions (en direct ou via des fonds) reste relativement faible, comparée à d’autres pays européens.
2. La « surépargne » Covid
Pendant les confinements, la consommation a chuté tandis que les revenus ont été largement stabilisés par les dispositifs publics. Résultat : entre 2020 et 2021, on estime que les ménages français ont accumulé plus de 150 milliards d’euros de « surépargne », c’est-à-dire une épargne additionnelle par rapport aux tendances habituelles.
Une grande partie de cette surépargne a fini :
- sur les comptes courants ;
- sur les livrets réglementés (boostés en plus par les hausses de taux du Livret A) ;
- dans une assurance vie relancée après quelques mois de décollecte.
3. L’inflation et la remontée des taux
La remontée de l’inflation à partir de 2021–2022 a rebattu les cartes :
- les épargnants ont redécouvert que garder son argent sur un compte courant, c’est perdre du pouvoir d’achat ;
- les produits réglementés indexés (Livret A, LEP) ont retrouvé de l’attrait ;
- certains ont commencé à chercher des placements un peu plus rémunérateurs (obligations, fonds diversifiés… ).
Mais sur le fond, la logique dominante reste la même : beaucoup de liquidités, beaucoup de prudence, et une forte sous-exposition aux actifs qui financent réellement l’économie productive sur le long terme (actions, fonds à impact, private equity, infrastructures, etc.).
Où va cet argent ? (et pourquoi la réponse n’est pas neutre)
Quand vous placez 10 000 € sur un Livret A, une assurance-vie ou un fonds, vous ne faites pas qu’optimiser votre rendement. Vous orientez aussi, indirectement, les flux de capitaux dans l’économie : vers des énergies fossiles ou renouvelables, vers du logement social ou de la spéculation immobilière, vers des PME locales ou des multinationales très carbonées.
Quelques ordres de grandeur liés à la finance durable :
- En France, la gestion dite ISR (Investissement Socialement Responsable) représente plusieurs centaines de milliards d’euros d’encours. La part de l’ISR dans la gestion d’actifs est en croissance rapide depuis 2015.
- Les fonds labellisés (ISR, Greenfin, Finansol, France Relance) se multiplient dans les contrats d’assurance vie, les PEA, l’épargne salariale.
- Malgré cela, si l’on regarde l’ensemble de l’épargne des ménages, seule une fraction reste véritablement orientée vers des produits à impact mesurable (ex. : fonds labellisés Greenfin ou Finansol, fonds à impact, véhicules de financement de la transition).
Autrement dit, la « masse » est là, mais la réorientation de cette masse vers la transition écologique et sociale est loin d’être accomplie.
Pourquoi ? Parce que la plupart des épargnants :
- ne savent pas comment leur argent est réellement investi ;
- sous-estiment l’écart entre une épargne « neutre » et une épargne « durable » ;
- craignent (souvent à tort) de sacrifier performance et sécurité en choisissant des placements responsables.
Les grands enjeux pour la finance durable
Relier les chiffres de l’épargne française aux besoins de la transition permet de mesurer l’ampleur du défi.
1. Un besoin massif de financement
Pour respecter les objectifs climatiques (Accord de Paris, neutralité carbone, etc.), les estimations convergent : il faudra des centaines de milliards d’euros d’investissements supplémentaires par an en France dans les années à venir (rénovation énergétique, transports propres, énergies renouvelables, adaptation au changement climatique, etc.).
L’État et les entreprises ne pourront pas tout financer seuls. Les ménages, via leur épargne, sont un pilier central de ce financement :
- via les banques (qui utilisent les dépôts pour accorder des crédits) ;
- via les assureurs (qui investissent les primes et encours d’assurance vie dans l’économie) ;
- via les marchés financiers (actions, obligations vertes, fonds à impact, etc.).
2. Un potentiel fabuleux… sous-utilisé
Imaginons que, sur les quelque 6 000 milliards d’euros de patrimoine financier des ménages, 10 % soient progressivement réorientés vers des véhicules à fort impact climatique et social. On parle de 600 milliards. À titre de comparaison, le budget annuel de l’État français tourne autour de 450–500 milliards.
Bien sûr, on ne bascule pas 10 % du patrimoine des ménages du jour au lendemain. Mais cela donne un ordre de grandeur du levier disponible si une partie de l’épargne française se tourne plus massivement vers des fonds d’infrastructures vertes, des obligations vertes, des fonds à impact, des coopératives, des projets d’énergie renouvelable, etc.
3. Le risque de « transition ratée » de l’épargne
Si cette réorientation ne se fait pas, deux types de risques apparaissent :
- Risque environnemental et social collectif : on ne finance pas assez vite la transition, on retarde les investissements nécessaires, on paye la facture plus tard via des crises climatiques, sociales, sanitaires… qui impacteront aussi la valeur des portefeuilles.
- Risque financier individuel : rester exposé à des actifs très carbonés ou non compatibles avec une économie bas carbone, c’est prendre le risque de dépréciations massives à moyen terme (actifs « échoués », changements réglementaires, taxes carbone, etc.).
La finance durable n’est donc pas seulement une question de « bonne conscience ». C’est aussi une question de gestion de risques à long terme.
Les principaux freins à une épargne plus durable
Si le potentiel est énorme, pourquoi l’épargne française n’est-elle pas déjà beaucoup plus durable ? Les freins sont connus, et souvent psychologiques.
1. L’obsession de la sécurité absolue
Les Français adorent les produits perçus comme sûrs : Livret A, fonds euros d’assurance vie, dépôts à vue. Rien de mal à ça… sauf quand cette recherche de « sécurité totale » aboutit à :
- laisser dormir des milliers d’euros sur un compte courant non rémunéré dans un contexte d’inflation ;
- ne jamais profiter des moteurs de performance de long terme (exposition aux actions, au capital des entreprises) ;
- sous-estimer le risque climatique (qui n’apparaît pas sur le relevé de compte, mais pèse sur la valeur future des actifs).
2. Le manque de lisibilité de l’offre
Labels qui se multiplient, brochures peu claires, jargon ESG, critères d’exclusion, d’alignement, d’impact… Pour beaucoup d’épargnants, la finance responsable ressemble à une forêt touffue sans panneau indicateur.
Résultat :
- on reste sur les produits par défaut ;
- on se contente d’un fonds « ISR » sans trop savoir ce qu’il y a dedans ;
- on renonce à comparer les offres.
3. La peur du greenwashing
Les scandales ou controverses sur le greenwashing alimentent la méfiance : certains produits estampillés « durables » financent encore des entreprises très carbonées ou sans réelle stratégie de transition crédible.
C’est un sujet réel, mais qui ne doit pas conduire à tout rejeter en bloc. La clé est d’apprendre à :
- lire au moins quelques indicateurs de base ;
- poser les bonnes questions à son conseiller ;
- privilégier les acteurs et produits qui publient des informations précises et vérifiables (et pas seulement un beau storytelling).
Comment aligner concrètement votre épargne avec la finance durable ?
Passons à l’opérationnel. Voici une démarche en quatre étapes, applicable quel que soit votre niveau de patrimoine.
Étape 1 – Faire l’inventaire de votre épargne
Avant de changer quoi que ce soit, il faut savoir où vous en êtes. Listez :
- vos comptes courants (montant moyen qui y dort chaque mois) ;
- vos livrets (A, LDDS, LEP, PEL…) ;
- vos assurances vie (nom du contrat, montant, répartition fonds euros / unités de compte) ;
- vos PEA / comptes-titres ;
- votre épargne salariale (PEE, PERCO/PER Collectif, fonds disponibles) ;
- éventuels PER (Plan d’Épargne Retraite) ou autres enveloppes long terme.
Pour chaque support, posez-vous deux questions simples :
- est-ce que ce support correspond à son objectif naturel (précaution, projet à moyen terme, retraite) ?
- est-ce que je sais, même grossièrement, ce qu’il finance dans l’économie ?
Étape 2 – Optimiser et « verdir » votre épargne de précaution
L’épargne de précaution, c’est généralement l’équivalent de 3 à 6 mois de dépenses sur :
- un ou deux livrets liquides ;
- éventuellement un peu sur un compte courant si vous avez des flux importants.
Deux leviers pour la rendre plus cohérente avec vos convictions :
- Choisir des banques plus engagées : certaines banques ou néobanques ont des politiques d’exclusion du charbon, du pétrole non conventionnel, etc. D’autres financent massivement les énergies fossiles. Regarder où votre banque se situe est un premier geste simple.
- Utiliser les livrets solidaires ou « verts » quand ils existent
Étape 3 – Réorienter votre épargne longue
C’est là que se joue l’essentiel pour la finance durable, car ce sont ces montants qui peuvent être investis dans des projets de transition sur plusieurs années.
Sur l’assurance vie :
- vérifiez s’il existe des unités de compte labellisées ISR, Greenfin, Finansol dans votre contrat ;
- regardez si l’assureur propose des « profils responsables » (allocation préconstruite avec une forte part de fonds durables) ;
- commencez par réorienter une partie de vos versements (par exemple 20–30 %) vers ces supports, en gardant une part en fonds euros pour la stabilité.
Sur le PEA / compte-titres :
- référencer quelques ETF ou fonds actions ISR (Europe, monde, climat, low carbon, etc.) ;
- si vous investissez en direct, regardez les indicateurs ESG ou climat des entreprises (émissions de CO₂, objectifs de transition, gouvernance…).
Sur l’épargne salariale :
- identifiez les fonds solidaires ou à impact proposés dans votre PEE / PER Collectif ;
- négociez, via les représentants du personnel, l’introduction de fonds labellisés si l’offre est pauvre.
Étape 4 – Ajouter une brique « impact » ciblée
Pour les épargnants qui veulent aller plus loin, il existe des produits dont l’ADN est d’abord l’impact social ou environnemental, avec un rendement financier raisonnable mais pas forcément maximal :
- fonds solidaires (label Finansol) finançant des projets d’insertion, de logement social, de microfinance ;
- fonds à impact investissant dans des entreprises ou projets dont les résultats sociaux / climatiques sont mesurés et suivis ;
- parts sociales de coopératives (énergie renouvelable, finance éthique, habitat participatif, etc.) ;
- obligations vertes ou sociales émises par des entreprises ou des collectivités.
Ce type d’investissement ne doit en général pas représenter 100 % de votre patrimoine, mais ajouter 5–10 % d’actifs à impact peut déjà changer significativement le « sens » de votre épargne.
Exemples concrets de trajectoires d’épargnants
Pour rendre tout cela plus tangible, prenons trois profils fictifs inspirés de cas réels.
Profil 1 : Claire, 30 ans, salariée, 15 000 € d’épargne
- 5 000 € sur son compte courant ;
- 5 000 € sur un Livret A ;
- 5 000 € sur une assurance vie ouverte « par défaut » dans sa banque.
Plan d’action possible :
- laisser 2 000 € sur le compte courant, basculer 3 000 € vers le Livret A ;
- vérifier la qualité ESG de sa banque, envisager, à moyen terme, un établissement plus engagé si nécessaire ;
- sur l’assurance vie : passer d’un 100 % fonds euros à, par exemple, 60 % fonds euros + 40 % fonds labellisés ISR / Greenfin (via un arbitrage et sur ses nouveaux versements).
Impact : sans changer son effort d’épargne, Claire passe d’une épargne « dormante » à une épargne où une partie finance des entreprises engagées dans la transition, tout en gardant une forte sécurité.
Profil 2 : Marc et Sophie, 45 ans, couple avec enfants, 120 000 € d’épargne
- 20 000 € sur livrets (précaution) ;
- 80 000 € en assurance vie (60 000 fonds euros, 20 000 UC classiques) ;
- 20 000 € d’épargne salariale (fonds diversifiés).
Plan d’action possible :
- garder 15 000 € en précaution, déplacer 5 000 € supplémentaires vers une assurance vie ou un produit long terme ;
- réallouer la partie UC vers une sélection de fonds durables (ISR climat, transition énergétique, fonds solidaires) ;
- dans l’épargne salariale, arbitrer progressivement vers des fonds labellisés, s’ils existent, et se mobiliser pour étoffer l’offre si elle est limitée.
Impact : leur capital de long terme devient un levier significatif pour financer la transition, tout en diversifiant les risques (moins de dépendance aux seuls fonds euros).
Profil 3 : Nadia, 55 ans, indépendante, patrimoine financier de 300 000 €
- 40 000 € en liquidités / livrets ;
- 200 000 € en assurance vie ;
- 60 000 € sur un PEA / compte-titres.
Plan d’action possible :
- garder 25–30 000 € de précaution, diversifier le reste ;
- dans l’assurance vie, définir une allocation stratégique durable avec un conseiller indépendant : par exemple 50 % fonds euros, 30 % fonds actions / obligations ISR, 20 % fonds à impact ;
- dans le PEA, remplacer progressivement les fonds généralistes par des ETF bas carbone ou thématiques transition ;
- affecter 5–10 % de son patrimoine à des fonds à impact ou des coopératives, en acceptant une liquidité plus faible sur cette poche.
Impact : Nadia utilise son patrimoine pour soutenir concrètement la transition, tout en préparant sa retraite avec une stratégie structurée, diversifiée et lisible.
Et maintenant ? Transformer une épargne massive en moteur de transition
L’épargne des Français n’a jamais été aussi élevée en valeur absolue. Dans un contexte de dérèglement climatique et de tensions sociales, la question n’est plus seulement « combien j’épargne ? », mais « à quoi je sers en épargnant ? ».
Trois idées à garder en tête :
- Vous n’êtes pas obligé de tout révolutionner du jour au lendemain. Commencer par réallouer 10–20 % de vos encours vers des véhicules durables est déjà un pas important.
- La performance financière et l’impact ne sont pas incompatibles. De plus en plus d’études montrent que les stratégies intégrant les risques ESG peuvent au contraire mieux protéger sur le long terme.
- La meilleure protection contre le greenwashing, ce n’est pas de renoncer, c’est de monter d’un cran en exigence : demander des preuves, des chiffres, de la transparence, et accepter de changer d’interlocuteur bancaire ou d’assureur si nécessaire.
La bonne nouvelle, c’est que la matière première est là : des milliards d’euros d’épargne, en quête de sens et de sécurité. La question, désormais, est individuelle autant que collective : quelle part de cette puissance financière êtes-vous prêt à mettre au service d’une économie réellement durable ?
