Si vous avez déjà eu l’impression que “tout ne se vaut pas” dans un portefeuille ou dans un projet à impact… vous avez mis un pied dans la loi de Pareto, sans forcément le savoir.
Dans cet article, je vous propose de voir comment ce principe simple – souvent résumé par le fameux 80/20 – peut devenir un vrai outil de pilotage pour vos investissements et vos projets d’entrepreneuriat social. Avec, au passage, quelques mises en garde : mal utilisée, la loi de Pareto peut surtout servir à se raconter des histoires.
Qu’est-ce que la loi de Pareto, vraiment ?
La loi de Pareto, ou “principe des 80/20”, vient des travaux de l’économiste italien Vilfredo Pareto à la fin du XIXe siècle. En observant la répartition des richesses en Italie, il constate qu’environ 20 % de la population possèdent 80 % des terres. Il retrouve ensuite des distributions similaires dans d’autres pays.
Depuis, on a observé ce type de répartition déséquilibrée dans de nombreux contextes :
- En entreprise : une minorité de clients génère l’essentiel du chiffre d’affaires.
- En vente : quelques produits stars font la majorité des ventes.
- En investissement : une poignée de lignes expliquent l’essentiel de la performance… ou du risque.
Important : la loi de Pareto n’est pas une loi “mathématique” immuable. Ce n’est pas toujours 80/20. Cela peut être 70/30, 90/10, voire 95/5. L’idée clé, c’est la disproportion : une petite fraction des causes produit une grande fraction des effets.
En finance comme en entrepreneuriat social, ce principe permet surtout de se poser une question inconfortable : où se concentrent vraiment la valeur, le risque, l’impact… et où est-ce que je perds mon temps ?
Comprendre Pareto appliqué à un portefeuille d’investissement
Regardons comment ce principe se traduit concrètement dans un portefeuille.
Dans la pratique, on observe souvent que :
- 20 % des lignes expliquent 70 à 90 % de la performance sur une période donnée ;
- mais aussi 20 % des lignes concentrent 70 à 90 % du risque global (volatilité, drawdown) ;
- et, dans une approche responsable, quelques lignes génèrent l’essentiel de l’impact positif mesurable.
Autrement dit : si vous suivez 25 lignes dans votre portefeuille, il y a de fortes chances pour que 4 ou 5 d’entre elles “fassent le job”… en positif comme en négatif.
La question devient alors : comment identifier ces 20 % les plus déterminants, et quoi en faire ?
Trois lectures de Pareto en gestion de portefeuille
La loi de Pareto peut vous aider à piloter votre portefeuille selon trois axes : performance, risque, impact.
1. Pareto et performance : où sont vos vrais moteurs de rendement ?
Exercice simple, à faire au moins une fois par an : décomposer la performance de votre portefeuille sur 12 ou 24 mois, ligne par ligne.
Vous constaterez souvent que :
- Quelques valeurs de croissance (tech, santé, transition énergétique…) expliquent la majorité de la hausse.
- Une ou deux lignes en forte baisse “mangent” une partie des gains générés par les autres.
- Une grande partie des lignes ont une contribution marginale, parfois quasi nulle.
À partir de là, plusieurs décisions deviennent plus rationnelles :
- Renforcer ou non les gagnants : si une valeur performe très bien, est-ce parce que la thèse d’investissement se matérialise… ou parce que vous avez juste eu de la chance sur le timing ? Pareto ne doit pas vous pousser à surconcentrer un portefeuille sans reposer la thèse fondamentale.
- Céder les “zombies” : ces lignes qui n’apportent ni performance ni diversification. Garder une action pendant 5 ans “parce qu’un jour ça va remonter” est rarement une stratégie robuste.
- Simplifier : beaucoup d’investisseurs particuliers suivent 25 ou 30 lignes sans réelle valeur ajoutée par rapport à un portefeuille à 10 ou 15 positions diversifiées et pensées.
Dans une optique responsable, vous pouvez faire le même exercice en croisant performance financière et performance extra-financière (score ESG, indicateurs d’impact) pour repérer les rares lignes qui cochent réellement les deux cases.
2. Pareto et risque : 20 % des lignes peuvent décider de vos pires nuits blanches
Trop souvent, on applique Pareto à la performance… et on oublie le risque. Mauvaise idée.
Dans un portefeuille, quelques lignes peuvent concentrer :
- la majeure partie de la volatilité ;
- l’exposition à un secteur fragile (par exemple, les énergies fossiles face aux politiques climatiques) ;
- le risque réglementaire ou réputationnel (scandales ESG, amendes, controverses sociales ou environnementales).
Un cas classique : le particulier qui croit être “diversifié” avec 20 actions mais qui, en réalité, est sur-exposé à 3 grandes valeurs du même secteur (banques, tech, pétrole…) qui déterminent 70 % de son drawdown lors d’un choc de marché.
La bonne pratique consiste à :
- Mesurer la contribution au risque de chaque ligne (ex : via la volatilité individuelle, la corrélation au portefeuille, voire le “risk contribution” si votre courtier fournit cet indicateur).
- Identifier les 10 à 20 % de lignes qui, à elles seules, peuvent dégrader très fortement votre patrimoine en cas de scénario défavorable.
- Décider si ce risque est assumé et rémunéré (cas typique : investissements thématiques dans la transition énergétique, le social housing, etc.) ou s’il est simplement subi.
En investissement responsable, c’est crucial : beaucoup d’entreprises “vertes” ou d’innovations sociales sont en phase de croissance, avec des modèles encore fragiles. Elles peuvent être vos meilleures sources de performance… mais aussi vos principales sources de volatilité.
3. Pareto et impact : 20 % de vos investissements peuvent faire 80 % de la différence
Si vous investissez avec une logique d’impact (fonds d’infrastructures vertes, obligations sociales, private equity à impact, etc.), le principe de Pareto s’applique aussi au capital d’impact.
Dans un portefeuille diversifié ISR / à impact, on observe souvent que :
- Quelques positions ont un effet très sur des indicateurs mesurables : tonnes de CO₂ évitées, logements sociaux créés, emplois d’insertion, accès à l’énergie, etc.
- Le reste des lignes a plutôt un effet d’alignement (bon score ESG, politiques internes, réduction progressive des risques climatiques ou sociaux), mais avec un impact sociétal plus diffus.
Identifier ces 20 % d’investissements à fort effet de levier vous permet de :
- Vérifier si le niveau de risque, de frais et d’illiquidité est justifié par l’impact réellement généré ;
- Éviter de tomber dans le “impact washing” : multiplier les étiquettes “vert” ou “social” sur des produits au final assez tièdes ;
- Piloter votre stratégie : voulez-vous quelques investissements à impact très fort (mais plus risqués / moins liquides), ou une approche plus diffuse mais plus stable ?
Comment appliquer concrètement Pareto à votre portefeuille
Voici une démarche opérationnelle, en cinq étapes.
- Étape 1 – Extraire les données : récupérez la liste de vos lignes, montants investis, valeur actuelle, performance par ligne sur 1 an ou 3 ans.
- Étape 2 – Classer par contribution à la performance : du plus gros contributeur au plus faible (et aux destructeurs de valeur).
- Étape 3 – Classer par contribution au risque : si votre plateforme ne fournit pas ces chiffres, commencez par regarder les lignes les plus volatiles / les plus concentrées en poids.
- Étape 4 – Ajouter la couche “impact / ESG” : notez, pour les fonds, leur catégorie (article 8/9 SFDR le cas échéant), leur thématique (environnement, social, mixte) et les indicateurs d’impact communiqués.
- Étape 5 – Identifier vos “20 % clés” :
- Top 20 % en contribution à la performance ;
- Top 20 % en contribution au risque ;
- Top 20 % en impact réel (et pas seulement en marketing).
Vous avez alors une cartographie claire de ce qui compte vraiment. À partir de là, vous pouvez décider :
- Quelles lignes renforcer, lesquelles alléger, lesquelles sortir ;
- Où il faut creuser la thèse d’investissement (en particulier sur les lignes qui pèsent lourd dans le risque) ;
- Si votre portefeuille est cohérent avec vos objectifs d’impact et de rendement.
Pareto et entrepreneuriat social : 20 % des actions qui créent 80 % de l’impact
Dans les projets d’entrepreneuriat social, la loi de Pareto se manifeste au moins à trois niveaux : bénéficiaires, activités, partenaires.
Identifier les “20 % de bénéficiaires” stratégiques
Dans beaucoup de projets à impact, on constate que :
- Une minorité de bénéficiaires (par exemple, les plus engagés dans un programme d’insertion) capte la majorité des ressources (accompagnement, formation, suivi social).
- Cette même minorité est souvent celle pour laquelle l’impact est le plus transformateur (retour durable à l’emploi, sortie de la précarité, amélioration notable des conditions de vie).
La question délicate est alors : comment arbitrer entre profondeur d’impact sur quelques-uns et largeur d’impact sur un nombre plus important de personnes ?
Utiliser Pareto ici permet de :
- Cartographier les profils pour lesquels votre solution change le plus la donne ;
- Décider si c’est sur eux que vous concentrez vos ressources, ou si vous élargissez le périmètre au risque de “diluer” l’impact par personne ;
- Argumenter ces choix auprès des financeurs (fondations, investisseurs à impact, pouvoirs publics) avec des données et pas seulement des intuitions.
Les 20 % d’activités qui font la majorité de l’impact (et du chiffre d’affaires)
Autre application concrète pour un entrepreneur social : analyser quelles activités génèrent :
- La plus grande part du chiffre d’affaires ;
- La plus grande part de l’impact social ou environnemental ;
- Le plus gros coût en temps et en ressources pour l’équipe.
On découvre souvent que :
- 20 % des activités génèrent l’essentiel des revenus et de l’impact mesurable ;
- Plusieurs activités “périphériques” consomment énormément d’énergie pour un impact faible ;
- Certaines actions ont été lancées pour “faire plaisir” à un financeur ou répondre à une opportunité, mais ne sont plus alignées avec la mission centrale.
Utiliser la grille de Pareto aide à faire des choix difficiles mais salutaires :
- Arrêter ce qui consomme beaucoup de ressources pour peu de résultat ;
- Standardiser ou automatiser ce qui marche bien, pour libérer du temps sur le cœur de mission ;
- Concentrer les efforts de développement sur les 20 % d’actions qui créent le plus de valeur sociale et économique.
Les 20 % de partenaires qui changent vraiment la trajectoire
Enfin, Pareto s’applique aux partenaires : investisseurs, fondations, collectivités, grandes entreprises, ONG… Il n’est pas rare que :
- Une poignée de partenaires apportent l’essentiel des ressources financières, mais aussi de la visibilité et des relais opérationnels ;
- Certains financeurs représentent un travail administratif disproportionné par rapport aux montants engagés ;
- Les partenaires clés ne sont pas forcément ceux qui mettent le plus d’argent, mais ceux qui co-construisent et facilitent l’accès au terrain.
Cartographier vos partenaires selon un prisme 80/20 peut vous amener à :
- Renforcer la relation avec quelques acteurs stratégiques ;
- Rationaliser le nombre de financeurs pour éviter de passer 50 % de votre temps en reporting ;
- Mieux aligner vos partenariats avec votre mission, plutôt que de “courir après les appels à projets” au hasard.
Les biais et risques d’une mauvaise utilisation de Pareto
La loi de Pareto est un outil puissant… mais aussi un excellent prétexte pour justifier des décisions biaisées. Quelques points de vigilance :
- Biais de confirmation : voir du 80/20 partout, même où les données ne le montrent pas. Commencez toujours par l’analyse chiffrée avant de plaquer le récit.
- Sur-concentration : en portefeuille, se dire “puisque 4 lignes font 80 % de la perf, je vais tout miser dessus”. La concentration peut être une stratégie… mais elle doit être assumée, diversifiée dans ses risques, et adaptée à votre horizon de temps.
- Négligence du long terme : une ligne peu contributive sur 12 mois peut être essentielle dans une logique 10 ans (infrastructures vertes, obligations sociales, etc.). Pareto ne doit pas devenir un filtre court-termiste.
- Effet “star system” dans l’entrepreneuriat social : concentrer toutes les ressources sur les bénéficiaires ou projets “stars”, au risque de reproduire des inégalités au sein même d’un dispositif censé les réduire.
En résumé, Pareto n’est pas une règle à suivre aveuglément, mais un outil de diagnostic. Il pose les bonnes questions… à vous d’y répondre avec nuance.
Comment intégrer Pareto dans votre routine d’investisseur responsable
Pour en faire un réflexe utile et pas juste un concept théorique, vous pouvez :
- Planifier un “check Pareto” trimestriel ou semestriel de votre portefeuille (performance, risque, impact).
- Faire le même exercice chaque année pour vos projets ou activités à impact : quelles actions ont vraiment compté ? Lesquelles ont surtout consommé du temps ?
- Documenter vos décisions : pourquoi avez-vous gardé tel actif très risqué mais très impactant ? Pourquoi avez-vous arrêté telle activité pourtant appréciée par certains bénéficiaires ?
- Partager cette logique avec vos partenaires (conseiller financier, co-fondateurs, investisseurs à impact) pour créer un langage commun : “sur quoi concentrons-nous nos efforts cette année ?”.
Dans un monde où l’information, les produits financiers et les projets à impact se multiplient, la loi de Pareto vous rappelle une chose simple : vous ne pouvez pas tout faire, ni tout suivre. Mais vous pouvez choisir dans quel 20 % vous mettez votre énergie, votre argent… et votre capacité à changer le réel.
