Dans l’investissement responsable, certains indicateurs sont souvent cités sans être réellement compris. Les assets under management, ou actifs sous gestion en français, en font partie. On les retrouve dans les rapports annuels des sociétés de gestion, les présentations de fonds ESG et les communications des grands investisseurs institutionnels.
Leur montant impressionne parfois : plusieurs centaines de milliards, voire des milliers de milliards d’euros. Mais que mesure réellement ce chiffre ? Un encours élevé signifie-t-il qu’un fonds finance davantage la transition écologique ? Pas nécessairement.
Les actifs sous gestion sont un indicateur utile pour évaluer le poids économique d’un acteur financier. Ils ne suffisent toutefois pas à mesurer son impact environnemental ou social. Pour investir de manière responsable, il faut apprendre à lire derrière le montant affiché.
Que signifie exactement « assets under management » ?
Les assets under management, abrégés AUM, désignent la valeur totale des actifs qu’une société de gestion, une banque, un assureur ou un conseiller financier gère pour le compte de ses clients.
Ces actifs peuvent appartenir à des particuliers, des entreprises, des caisses de retraite, des fondations ou des investisseurs institutionnels. Le gestionnaire prend les décisions d’investissement selon un mandat défini : sélectionner des actions, acheter des obligations, financer des entreprises non cotées ou répartir l’épargne entre plusieurs classes d’actifs.
Les AUM peuvent inclure :
- des actions cotées ;
- des obligations d’entreprises ou d’États ;
- des parts de fonds communs de placement ou d’ETF ;
- des investissements dans des entreprises non cotées ;
- des actifs immobiliers ou des infrastructures ;
- des liquidités conservées temporairement dans les portefeuilles.
Un exemple simple : une société de gestion possède trois fonds. Le premier gère 400 millions d’euros, le deuxième 250 millions et le troisième 350 millions. Ses actifs sous gestion atteignent donc 1 milliard d’euros.
Ce montant ne correspond pas nécessairement à l’argent que la société possède elle-même. Il s’agit d’argent confié par ses clients. Le gestionnaire perçoit généralement des frais en échange de la gestion et de l’administration de ces capitaux.
Comment les actifs sous gestion évoluent-ils ?
Les AUM ne progressent pas uniquement lorsque de nouveaux clients investissent. Ils varient sous l’effet de plusieurs facteurs, parfois contradictoires.
- Les souscriptions : de nouveaux capitaux sont investis dans le fonds ou le mandat.
- Les rachats : les clients retirent une partie ou la totalité de leur épargne.
- La performance des marchés : une hausse des actions peut augmenter mécaniquement les encours, sans qu’un euro supplémentaire n’ait été investi.
- Les revenus générés : dividendes, coupons obligataires ou loyers peuvent accroître la valeur du portefeuille.
- Les acquisitions : une société de gestion peut racheter une autre entreprise et intégrer ses actifs sous gestion.
- Les variations de change : elles influencent la valeur des actifs détenus dans différentes devises.
Cette distinction est importante. Un fonds responsable qui passe de 2 à 3 milliards d’euros d’encours n’a pas forcément attiré 1 milliard de nouveaux investisseurs. La hausse peut provenir d’une progression des marchés ou d’un changement de périmètre.
À l’inverse, une baisse des AUM ne signifie pas systématiquement que les investisseurs rejettent la stratégie ESG du fonds. Une correction boursière ou un mouvement de change peut expliquer une partie du recul.
Pourquoi les AUM sont-ils importants dans l’investissement responsable ?
Les actifs sous gestion donnent d’abord une indication sur la capacité financière d’un acteur. Plus un gestionnaire dispose d’encours importants, plus il peut peser sur les entreprises dans lesquelles il investit.
Cette influence s’exerce de plusieurs façons.
Le dialogue actionnarial permet aux investisseurs de discuter avec les dirigeants sur des sujets tels que les émissions de gaz à effet de serre, la rémunération des dirigeants, la diversité ou la protection des travailleurs. Un gestionnaire qui représente plusieurs dizaines de milliards d’euros dispose généralement d’un poids supérieur lors de ces échanges.
Le vote en assemblée générale constitue un autre levier. Les actionnaires peuvent approuver ou rejeter certaines résolutions, soutenir une stratégie climatique ou demander davantage de transparence. La taille des encours permet souvent de rendre ces votes plus significatifs.
Le financement direct est également déterminant. Les gestionnaires peuvent orienter l’épargne vers des obligations vertes, des infrastructures d’énergie renouvelable, des entreprises spécialisées dans l’efficacité énergétique ou des projets d’inclusion financière.
Enfin, les AUM peuvent donner à une société de gestion les moyens de développer des équipes spécialisées : analystes climat, experts en biodiversité, spécialistes des droits humains ou économistes chargés de mesurer les impacts sociaux.
Mais attention : le poids financier ne garantit pas la qualité de l’engagement. Un investisseur peut gérer 100 milliards d’euros et exercer une influence limitée s’il vote rarement, dialogue peu avec les entreprises ou se contente d’exclure quelques secteurs.
Un encours élevé ne mesure pas automatiquement l’impact
C’est le principal piège à éviter. Dans le marketing financier, un montant élevé attire l’attention. Pourtant, les AUM indiquent une taille, pas nécessairement un résultat environnemental ou social.
Un fonds peut afficher 5 milliards d’euros d’encours tout en détenant principalement de grandes entreprises déjà présentes dans les indices traditionnels. Il peut appliquer une exclusion du charbon thermique, réduire légèrement l’intensité carbone du portefeuille et obtenir une classification ESG favorable, sans financer directement de nouvelles capacités renouvelables ou de logements sociaux.
À l’inverse, un fonds de 300 millions d’euros peut soutenir des projets à fort impact, mais rester modeste en taille car il investit sur des marchés moins liquides : agriculture régénératrice, accès à l’eau, microfinance ou infrastructures locales.
Il faut donc distinguer plusieurs notions :
- La finance responsable : elle intègre des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans l’analyse des investissements.
- L’investissement thématique : il cible une tendance comme la transition énergétique, la santé ou l’économie circulaire.
- L’investissement à impact : il vise une contribution intentionnelle, mesurable et additionnelle à un objectif social ou environnemental, avec un suivi des résultats.
- La finance verte : elle flèche des capitaux vers des activités ou projets contribuant à des objectifs environnementaux, selon des critères définis.
Ces approches peuvent se recouper, mais elles ne sont pas équivalentes. Un fonds ESG généraliste ne produit pas automatiquement le même type d’impact qu’un fonds dédié au financement de l’accès à l’énergie dans les pays émergents.
Comment lire les AUM d’un fonds responsable ?
Le chiffre des actifs sous gestion doit être replacé dans son contexte. Avant de tirer une conclusion, il est utile de poser plusieurs questions.
Quel est le périmètre annoncé ? Certains acteurs communiquent sur leurs actifs « intégrant des critères ESG ». Cette catégorie peut inclure une grande partie de leurs encours, même lorsque l’analyse extra-financière reste peu contraignante. D’autres distinguent leurs actifs durables, leurs actifs à impact et leurs portefeuilles simplement soumis à une politique d’exclusion.
Quelle méthode de calcul est utilisée ? Les sociétés de gestion ne retiennent pas toujours les mêmes définitions. Les données peuvent inclure les mandats institutionnels, les actifs conseillés mais non gérés directement, ou encore les produits distribués par des partenaires.
Quelle part est réellement investie dans des activités durables ? Un fonds peut être classé comme durable tout en conservant des liquidités, des obligations souveraines ou des entreprises dont l’activité n’est pas directement liée à la transition. Il faut examiner la répartition du portefeuille, et non seulement son encours global.
Quels résultats sont mesurés ? Un reporting sérieux présente des indicateurs concrets : tonnes de CO2 évitées, mégawatts d’énergie renouvelable installés, nombre de bénéficiaires financés, emplois créés ou logements rénovés. Ces données doivent être accompagnées d’une méthodologie et de limites clairement exposées.
Quelle est la politique de vote ? Le rapport d’engagement permet de vérifier si le gestionnaire utilise réellement ses droits d’actionnaire. Combien de résolutions climatiques a-t-il soutenues ? Combien d’entreprises ont été mises sous pression ? Quels objectifs ont été atteints ?
Les biais fréquents autour des actifs sous gestion
Le premier biais consiste à confondre taille et efficacité. Un acteur important n’est pas automatiquement plus vertueux. Sa taille peut même rendre son portefeuille plus difficile à transformer rapidement, notamment lorsqu’il détient des participations dans de nombreux secteurs.
Le deuxième biais est celui de la communication agrégée. Un groupe peut annoncer plusieurs centaines de milliards d’euros « intégrant les enjeux ESG », alors que seule une fraction répond à des critères stricts d’investissement durable. Le vocabulaire utilisé dans les brochures mérite donc une lecture attentive.
Le troisième biais concerne la double comptabilisation. Les actifs d’un fonds peuvent être inclus dans les chiffres d’une société de gestion, puis dans ceux d’un groupe financier ou d’un distributeur. Comparer deux acteurs sans vérifier leur périmètre peut conduire à des comparaisons trompeuses.
Le quatrième biais tient à la performance des marchés. Un encours en hausse peut refléter une envolée boursière, pas une meilleure orientation des capitaux. Pour analyser les flux réels, il faut distinguer les souscriptions nettes de la performance financière.
Un exemple concret : deux fonds, deux profils
Imaginons deux fonds responsables.
Le fonds A gère 2 milliards d’euros. Il investit dans des grandes capitalisations mondiales, applique une exclusion du tabac et du charbon thermique, et sélectionne les entreprises les mieux notées sur le plan ESG dans chaque secteur. Son portefeuille est diversifié et liquide. Son impact principal repose sur la sélection et le dialogue actionnarial.
Le fonds B gère 250 millions d’euros. Il finance des parcs solaires, des réseaux de chaleur et des entreprises proposant des solutions d’accès à l’eau. Les investissements sont moins liquides, mais le fonds publie des indicateurs sur les capacités installées, les émissions évitées et les populations bénéficiaires.
Le fonds A possède des AUM huit fois supérieurs. Cela ne signifie pas qu’il génère huit fois plus d’impact. Les deux stratégies répondent à des objectifs différents et doivent être évaluées avec des critères adaptés.
Pour l’épargnant, la bonne question n’est donc pas : « Quel fonds gère le plus d’argent ? » Elle est plutôt : « Comment mon épargne est-elle utilisée, et quels résultats vérifiables permet-elle d’obtenir ? »
Les AUM et le risque de greenwashing
La croissance rapide des encours durables a attiré l’attention des régulateurs. En Europe, le règlement SFDR impose aux acteurs financiers de fournir des informations sur la manière dont les risques de durabilité sont pris en compte et sur les caractéristiques environnementales ou sociales des produits.
Ces règles ont contribué à améliorer la transparence, mais elles ne rendent pas l’analyse inutile. Les catégories réglementaires ne remplacent pas la lecture du prospectus, de la politique d’investissement et du reporting d’impact.
Le greenwashing peut prendre plusieurs formes :
- mettre en avant un encours responsable très élevé sans détailler les critères utilisés ;
- présenter une faible empreinte carbone sans mesurer les émissions absolues financées ;
- communiquer sur des exclusions limitées tout en conservant une exposition importante aux activités controversées ;
- afficher des objectifs climatiques lointains sans publier de trajectoire intermédiaire ;
- confondre les revenus provenant de produits durables avec les résultats réellement obtenus sur le terrain.
Un investisseur vigilant recherchera donc des informations précises, comparables et idéalement vérifiées par un tiers indépendant.
Comment utiliser cet indicateur pour choisir un investissement ?
Les AUM peuvent servir de point de départ, à condition de ne pas être utilisés seuls. Une grille de lecture pratique peut s’articuler autour de cinq critères.
- La stratégie : le fonds applique-t-il une exclusion, une sélection ESG, une approche thématique ou une véritable logique d’impact ?
- La transparence : les principales positions, les controverses et les méthodes de calcul sont-elles accessibles ?
- L’engagement : le gestionnaire vote-t-il et publie-t-il les résultats de ses actions auprès des entreprises ?
- Les indicateurs d’impact : les résultats sont-ils mesurés, contextualisés et suivis dans le temps ?
- Les risques financiers : liquidité, concentration sectorielle, volatilité, risque de change et niveau de frais sont-ils clairement présentés ?
Un fonds responsable reste un placement financier. Il peut perdre de la valeur, ne pas atteindre ses objectifs d’impact ou être exposé à des entreprises dont certaines activités posent problème. La responsabilité de l’investisseur consiste aussi à comprendre le compromis entre rendement, risque, horizon de placement et contribution recherchée.
Ce qu’il faut retenir pour l’épargnant
Les assets under management sont un indicateur essentiel pour comprendre la taille et l’influence d’un acteur financier. Des encours importants peuvent donner davantage de moyens pour dialoguer avec les entreprises, voter en assemblée générale et orienter les capitaux vers des projets utiles.
Mais un AUM élevé n’est ni une preuve d’impact, ni un label de qualité. Il faut examiner la composition des portefeuilles, la définition de l’investissement responsable, les flux nets, la politique d’engagement et les résultats mesurés.
En pratique, l’encours répond à la question « combien d’argent est géré ? ». L’investissement responsable exige d’aller plus loin : « dans quoi cet argent est-il investi, avec quelle influence et pour quels résultats ? » C’est cette seconde série de questions qui permet de passer d’une simple promesse marketing à une analyse réellement utile.

