Au dernier vivant : comprendre cette clause en assurance vie et en succession pour protéger le conjoint

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Au dernier vivant : comprendre cette clause en assurance vie et en succession pour protéger le conjoint
Au dernier vivant : comprendre cette clause en assurance vie et en succession pour protéger le conjoint

Pourquoi la clause « au dernier vivant » revient sur la table dans beaucoup de familles

Lorsque je rencontre des couples mariés pour parler de transmission de patrimoine, une expression revient très souvent : « On voudrait protéger le conjoint au maximum ». Et juste après, une autre question tombe : « On m’a parlé d’une clause au dernier vivant… c’est quoi exactement ? ».

La clause « au dernier vivant » n’est pas une invention d’assureur pour faire joli dans un contrat. C’est un outil juridique et patrimonial puissant, qui peut changer radicalement la situation du conjoint survivant, aussi bien en succession qu’en assurance vie.

Mais mal comprise, elle peut aussi créer des effets de bord : déséquilibre entre conjoint et enfants, blocage du patrimoine, fiscalité moins optimale que prévu…

Dans cet article, on va :

  • définir simplement ce qu’est la clause « au dernier vivant »
  • voir comment elle fonctionne dans un régime matrimonial et dans un contrat d’assurance vie
  • analyser les avantages, limites et pièges classiques
  • et surtout, en tirer des pistes concrètes pour protéger réellement votre conjoint
  • Clause « au dernier vivant » : de quoi parle-t-on exactement ?

    Première subtilité : on parle souvent de « clause au dernier vivant » de façon générique, alors qu’en pratique, il y a deux réalités différentes :

  • la clause de préciput / d’attribution au dernier vivant dans le cadre du mariage (régime matrimonial)
  • la clause bénéficiaire “au dernier vivant” dans un contrat d’assurance vie
  • Dans les deux cas, l’idée est la même : faire en sorte que le conjoint survivant soit le mieux armé possible financièrement au décès du premier.

    Le cadre de base : ce que reçoit normalement le conjoint survivant

    Avant de parler de « surprotection » du conjoint, rappelons le point de départ : que reçoit un conjoint marié, sans aménagement particulier, au décès de son époux/épouse ?

    En simplifiant (et hors cas particuliers : enfants non communs, donation entre époux inexistante, régime matrimonial standard) :

  • le conjoint survivant bénéficie déjà d’un droit légal sur la succession : au minimum l’usufruit sur tout ou partie du patrimoine, ou une part en pleine propriété
  • les enfants sont des héritiers réservataires : une fraction du patrimoine leur revient obligatoirement (la réserve héréditaire)
  • Autrement dit : sans rien faire, le conjoint n’est pas laissé au bord de la route… mais il n’est pas non plus nécessairement « protégé » au sens patrimonial :

  • il peut se retrouver en indivision avec ses enfants sur l’immobilier
  • il n’a pas toujours la maîtrise du patrimoine (ni la liquidité)
  • la gestion peut devenir compliquée (vente d’un bien, arbitrages, désaccords familiaux potentiels)
  • C’est là que les outils type « au dernier vivant » prennent tout leur sens.

    La clause « au dernier vivant » dans le mariage : attribuer plus au conjoint

    Sur le plan civil, la clause “au dernier vivant” renvoie le plus souvent à une clause d’attribution intégrale ou de préciput insérée dans le régime matrimonial, ou à une donation entre époux (aussi appelée donation “au dernier vivant”).

    1. La donation entre époux (ou donation au dernier vivant)

    La donation entre époux est un classique des notaires. Elle permet d’augmenter les droits du conjoint survivant par rapport à la simple succession légale.

    Selon la situation familiale, elle peut offrir au conjoint survivant le choix entre :

  • l’usufruit de la totalité des biens
  • ou une quote-part en pleine propriété plus importante
  • ou une combinaison de pleine propriété et d’usufruit
  • L’intérêt ? Laisser plus de marges de manœuvre au conjoint : résidence principale sécurisée, revenus, possibilité d’arbitrages, etc.

    2. La clause d’attribution intégrale « au dernier vivant » dans la communauté

    Pour les couples mariés sous un régime communautaire (ou pouvant y passer par changement de régime), il existe une option très protectrice : l’attribution intégrale de la communauté au dernier vivant.

    Concrètement, au décès du premier conjoint :

  • tous les biens de la communauté vont intégralement au conjoint survivant
  • les enfants ne reçoivent leur part qu’au second décès (lorsque le conjoint survivant décède à son tour)
  • C’est l’expression la plus littérale du « au dernier vivant, les biens ».

    Avantages

  • le conjoint survivant a la pleine propriété de tout le patrimoine commun
  • pas d’indivision avec les enfants, pas de blocage sur la vente d’un bien
  • une très grande souplesse pour organiser sa retraite, un éventuel changement de logement, des dons, etc.
  • Points de vigilance

  • les enfants sont « décalés » dans le temps : ils ne reçoivent qu’au second décès, ce qui peut mal être vécu dans certaines configurations (famille recomposée, entreprise familiale, etc.)
  • en présence d’enfants d’un premier lit, cette clause peut être contestée ou adaptée ; la situation est plus technique
  • sur le plan fiscal, on repousse la fiscalité au second décès : les enfants héritent alors d’un patrimoine potentiellement plus important, ce qui peut augmenter globalement les droits de succession
  • La clause bénéficiaire “au dernier vivant” en assurance vie

    L’assurance vie est un outil à part : elle permet de transmettre un capital hors succession (dans certaines limites) avec une fiscalité avantageuse et une grande liberté de désignation des bénéficiaires.

    La fameuse formulation que l’on voit souvent :

    « Mon conjoint, à défaut mes enfants nés ou à naître, vivants ou représentés, par parts égales, à défaut mes héritiers ».

    Derrière cette phrase, on retrouve un mécanisme proche de l’« au dernier vivant » :

  • tant que le conjoint est en vie, c’est lui qui reçoit le capital à votre décès
  • si le conjoint est déjà décédé, le capital revient aux enfants, puis aux héritiers, etc.
  • Certains contrats vont plus loin et prévoient une clause démembrée (l’usufruit pour le conjoint, la nue-propriété pour les enfants), ou une rédaction « au dernier vivant des époux » lorsqu’un contrat est co-souscrit.

    Cas classique : contrat souscrit par un seul époux

  • vous souscrivez un contrat à votre nom
  • vous désignez : « mon conjoint, à défaut mes enfants… »
  • au décès, le capital va d’abord au conjoint (avec la fiscalité favorable de l’assurance vie)
  • Le conjoint pourra ensuite :

  • conserver le capital
  • ou en reverser une partie aux enfants (via donation, par exemple)
  • ou réinvestir ce capital dans sa propre stratégie patrimoniale
  • Cas de contrat co-souscrit avec dénouement « au dernier vivant »

    Plus rare, mais on le trouve encore dans certains anciens contrats : les deux époux sont co-souscripteurs, et le contrat ne se dénoue qu’au décès du second, c’est-à-dire du « dernier vivant ».

    Avantage apparent : on laisse fructifier le capital plus longtemps, au bénéfice du conjoint survivant, sans dénouement anticipé.

    Mais là aussi, il y a des points de vigilance sérieux :

  • fiscalité potentiellement moins favorable pour les enfants (tout arrive d’un coup au deuxième décès)
  • complexité juridique si les époux se séparent, changent de situation matrimoniale, ou en cas d’enfants d’un premier lit
  • Pourquoi cette clause est si efficace pour protéger le conjoint

    Lorsqu’on raisonne en stratégie patrimoniale, la clause « au dernier vivant » (civile ou assurantielle) répond à trois enjeux majeurs :

    1. Sécuriser le niveau de vie du conjoint survivant

  • maintien du cadre de vie (logement, habitudes)
  • capacité à faire face à des dépenses de santé, à une perte de revenus, à des imprévus
  • éviter le scénario « je suis obligé de vendre la maison pour payer les droits ou indemniser les enfants »
  • 2. Simplifier la gestion après le décès

  • moins d’indivision avec les enfants
  • moins de risques de désaccord familial
  • un pilotage patrimonial plus centralisé entre les mains du conjoint
  • 3. Tirer parti de la fiscalité spécifique de l’assurance vie

    En assurance vie, le conjoint survivant est totalement exonéré de droits de succession sur les capitaux perçus (article 990 I et 757 B du CGI : exonération du conjoint et du partenaire de PACS).

    Autrement dit, orienter une partie du patrimoine vers le conjoint via l’assurance vie est souvent :

  • fiscalement neutre pour le conjoint
  • et potentiellement optimisant pour les enfants si on combine cela avec des donations, démembrements, ou des contrats à leur profit
  • Les erreurs fréquentes avec la clause « au dernier vivant »

    Derrière l’intention (louable) de protéger le conjoint, certaines stratégies peuvent se retourner contre la famille sur le long terme. Voici quelques erreurs que je rencontre régulièrement.

    Erreur n°1 : protéger le conjoint… mais pénaliser fortement les enfants plus tard

    Exemple typique :

  • tout est prévu pour revenir au conjoint (donation entre époux maximale, attribution intégrale, assurance vie au profit exclusif du conjoint)
  • aucune anticipation des besoins ou droits futurs des enfants
  • au second décès, un patrimoine important tombe d’un coup, avec une fiscalité plus lourde
  • Résultat : d’un point de vue global (sur les deux décès), la facture fiscale peut être plus élevée que si on avait équilibré un peu plus tôt les flux vers les enfants (donations, assurance vie dédiée, démembrement…).

    Erreur n°2 : ignorer les familles recomposées

    Dans une famille avec enfants d’un premier mariage, une clause « au dernier vivant » mal calibrée peut être explosive :

  • les enfants du premier lit peuvent se sentir déshérités de fait
  • le conjoint survivant n’a pas forcément envie de gérer un patrimoine à leur profit à long terme
  • les tensions peuvent être fortes au décès, voire dégénérer en contentieux
  • Dans ces cas, une rédaction plus fine est souvent indispensable :

  • parts distinctes pour les enfants de chaque union
  • clause de démembrement (usufruit au conjoint, nue-propriété aux enfants)
  • différenciation entre assurance vie (flexible) et patrimoine immobilier (plus figé)
  • Erreur n°3 : croire que « au dernier vivant » suffit à tout régler

    La clause, quelle qu’elle soit, n’est qu’un outil. Elle ne remplace pas :

  • une réflexion globale sur le patrimoine du couple (immobilier, placements, entreprise, dettes…)
  • une analyse de la situation de revenus du conjoint survivant
  • une projection des besoins des enfants (âge, études, projets, fragilités éventuelles)
  • Sans cette vision d’ensemble, la clause « au dernier vivant » peut être très efficace sur le papier… mais inadaptée dans la réalité.

    Comment utiliser intelligemment la clause « au dernier vivant » pour protéger le conjoint

    Voici une démarche en 4 étapes, dans l’esprit « mini-guide opérationnel », pour vous aider à structurer vos choix.

    Étape 1 : cartographier votre patrimoine et vos flux

  • listez vos biens : résidence principale, résidence secondaire, investissements locatifs, épargne, assurance vie, PEA, épargne salariale, entreprise…
  • identifiez ce qui est commun et ce qui est propre à chacun
  • projetez vos revenus futurs : retraites, rentes, loyers, dividendes
  • Étape 2 : clarifier votre priorité numéro un

    Soyez lucide sur votre ordre de priorité :

  • 1er scénario : le conjoint doit être surprotégé, même si les enfants attendent et paient un peu plus d’impôts plus tard
  • 2e scénario : équilibre entre protection du conjoint et anticipation pour les enfants
  • 3e scénario : forte volonté de transmission anticipée aux enfants (par exemple si le conjoint est déjà très sécurisé par ailleurs)
  • La clause « au dernier vivant » sera calibrée différemment selon le scénario.

    Étape 3 : répartir les rôles entre mariage, succession et assurance vie

  • Au niveau du mariage : donation entre époux, éventuelle modification de régime matrimonial, clause de préciput ou d’attribution au dernier vivant sur certains biens (résidence principale, par exemple)
  • Au niveau de la succession : testaments, organisation de la propriété (pleine propriété vs usufruit), anticipation de certains conflits potentiels
  • Au niveau de l’assurance vie : rédaction fine de la clause bénéficiaire, équilibre entre contrats au profit du conjoint et contrats (actuels ou futurs) au profit des enfants
  • Étape 4 : soigner la rédaction des clauses bénéficiaires

    Une bonne clause bénéficiaire vaut souvent plus qu’un bon rendement annuel.

    Quelques pistes de rédaction pour combiner protection du conjoint et vision long terme :

  • « Mon conjoint, à défaut mes enfants nés ou à naître, vivants ou représentés, par parts égales » : la version simple, protectrice pour le conjoint
  • « Mon conjoint pour l’usufruit, mes enfants pour la nue-propriété, à parts égales entre eux » : permet de protéger le conjoint tout en ancrant les droits futurs des enfants
  • combiner plusieurs contrats : certains avec le conjoint en bénéficiaire prioritaire, d’autres directement au profit des enfants (surtout si les montants deviennent significatifs)
  • Dans quels cas la clause « au dernier vivant » est particulièrement pertinente ?

    Sans être une liste exhaustive, voici quelques profils où cette clause est souvent un levier très utile :

  • couples dont l’un des deux a une faible pension de retraite (ou aucune) et dépend largement de l’autre
  • patrimoine fortement concentré sur la résidence principale : on veut éviter que le conjoint soit obligé de vendre pour indemniser les enfants
  • couples où l’un des deux gère l’essentiel des placements et investissements : protéger le conjoint, c’est aussi lui laisser du temps et des marges de manœuvre pour se réorganiser
  • familles souhaitant éviter au maximum l’indivision entre conjoint et enfants sur les biens principaux
  • Ce qu’il faut garder en tête avant de signer (ou de modifier) une clause « au dernier vivant »

    Pour terminer, quelques repères à garder à l’esprit :

  • une décision sur une clause « au dernier vivant » n’est jamais neutre : elle favorise toujours un peu plus soit le conjoint, soit les enfants, soit le fisc…
  • rien n’est figé : on peut adapter un régime matrimonial, modifier une clause bénéficiaire, réallouer des capitaux entre contrats
  • la bonne solution est contextuelle : ce qui est idéal pour un couple avec 2 jeunes enfants ne l’est pas pour un couple de retraités avec 3 enfants déjà installés
  • en finance responsable comme en stratégie patrimoniale, la règle reste la même : comprendre le mécanisme avant de signer est votre meilleure protection
  • Si vous êtes déjà marié, équipé en assurance vie, et que vous ne savez pas précisément ce qui arriverait à votre conjoint si vous décédiez demain, c’est un signal clair : il est temps de sortir vos contrats, vos actes de mariage, et de vous poser la question « au dernier vivant, qui récupère vraiment quoi ? ».

    C’est souvent à partir de cette simple question que se construisent les meilleures stratégies de protection du conjoint… et les transmissions les plus apaisées.